Alchémille des Alpes — bioactivités de l’extrait sur la santé reproductive et métabolique de la femme : propriétés antioxydantes, inhibitrices d’enzymes, modulatrices de récepteurs et effets cytotoxiques potentiels

Source : Int J Mol Sci 2026 — DOI 10.3390/ijms27073025 — PMCID PMC13072724 — texte intégral

Objectif

Le genre Alchemilla (Rosaceae), appelé « manteau de Notre-Dame » (Lady’s Mantle), est reconnu en médecine traditionnelle pour le traitement des troubles gynécologiques et des déséquilibres hormonaux ; mais la bioactivité propre à Alchemilla alpina (alchémille des Alpes), espèce arctico-alpine des pâturages d’altitude ((750) 1500 à 2400 (2600) m), reste très mal caractérisée. L’étude visait à établir la composition phénolique et le potentiel biologique de l’extrait méthanolique (MeOH) de cette espèce, et à explorer sa pertinence pour la santé reproductive hormono-dépendante de la femme. Il s’agit de la première étude complète du profil phytochimique et de la bioactivité multifonctionnelle d’A. alpina.

Méthodes

Matériel végétal cultivé et séché (parties aériennes, fournisseur Galsters Kräuter, Allemagne), extraction assistée par ultrasons au MeOH 70 %. Caractérisation chimique : teneurs phénoliques totales (TPC, Folin–Ciocalteu) et flavonoïdes totaux (TFC, AlCl₃) ; profil de 43 composés phénoliques ciblés par LC–MS/MS. Bioactivités : activité antioxydante in vitro (DPPH, ABTS, FRAP, piégeage du NO) ; inhibition de l’α-amylase et de l’α-glucosidase ; inhibition de l’acétylcholinestérase (méthode d’Ellman modifiée) ; cytotoxicité (test MTT, 24 h) sur fibroblastes non tumoraux MRC-5 et cellules cancéreuses HeLa (col utérin) et A2780 (ovaire) ; production de ROS intracellulaires sous stress oxydatif induit par l’AAPH (sonde H₂DCFDA) sur MRC-5 ; affinités de liaison relatives pour les domaines de liaison au ligand des récepteurs ERα, ERβ, AR et GR (biosenseur fluorescent en levure) ; inhibition des aldo-céto-réductases humaines recombinantes AKR1C3 et AKR1C4 (consommation de NADPH) ; activité anti-inflammatoire par inhibition de COX-1 et COX-2 (dosage de la PGE₂).

Résultats

  • Composition phénolique. TPC = 163,12 ± 1,62 mg EAG/g p.s. ; TFC = 40,48 ± 0,49 mg EQ/g p.s. Sur 43 composés ciblés, 39 détectés et 34 quantifiés par LC–MS/MS. Flavonoïdes dominants : rutine (527,83 µg/g), catéchine (347,16 µg/g), kaempférol-3-O-glucoside (318,30 µg/g), quercétine-3-O-glucoside (127,96 µg/g). Acides hydroxycinnamiques : acide caféique (181,28 µg/g), acide chlorogénique (163,99 µg/g), acide férulique (58,09 µg/g), acide p-coumarique (55,60 µg/g). Acides hydroxybenzoïques : acide gallique (96,99 µg/g), acide p-hydroxybenzoïque (67,12 µg/g), acide protocatéchique (54,93 µg/g). Flavones : lutéoline-7-O-glucoside (123,84 µg/g), lutéoline (44,79 µg/g). Coumarines à faible teneur (esculétine 10,85 µg/g) ; lignanes quasi absents (traces de sécoisolaricirésinol). Génistéine à faible teneur (1,89 µg/g). Premier rapport de TPC/TFC et du profil phénolique pour cette espèce.
  • Antioxydant. Forte activité : DPPH IC₅₀ = 0,01188 ± 0,001 mg/mL ; ABTS IC₅₀ = 0,032 ± 0,001 mg/mL ; FRAP = 158,46 ± 13,25 mg EAA/g p.s. ; NO IC₅₀ = 1,15 ± 0,24 mg/mL. Inhibition DPPH de 94,76 % à seulement 0,1 mg/mL, supérieure aux résultats antérieurs sur A. alpina de Turquie.
  • Enzymes métaboliques. Inhibition faible de l’α-amylase (8,30 ± 0,46 % vs acarbose 72,41 %) mais modérée de l’α-glucosidase (48,34 ± 2,90 %), supérieure à l’acarbose (28,06 %) dans les conditions du test (extrait testé à concentration 6 fois plus faible). Les auteurs soulignent que ces données in vitro ne peuvent être extrapolées à un effet antidiabétique/hypoglycémiant in vivo.
  • Acétylcholinestérase. Inhibition marquée : 94,94 ± 0,65 %, comparable à l’ésérine de référence (95,51 %). Premier rapport de cette activité pour A. alpina. L’inhibition enzymatique seule ne permet pas de conclure à une efficacité neuroprotectrice.
  • Cytotoxicité (24 h). Effet concentration-dépendant sur les trois lignées, sans sélectivité claire pour les cellules malignes : MRC-5 −12 % de viabilité à 100 µg/mL ; HeLa et A2780 sans changement significatif jusqu’à 25 µg/mL, puis réduction à partir de 50 µg/mL (−15 % pour HeLa et −23 % pour A2780 à 100 µg/mL). IC₅₀ > 100 µg/mL pour les deux lignées cancéreuses. Concentrations > 50 µg/mL cytotoxiques dans toutes les lignées testées.
  • Protection contre les ROS. L’extrait seul n’a pas modifié la production de ROS. Sous stress oxydatif induit par l’AAPH, la co-incubation a réduit les ROS de façon concentration-dépendante, les plus fortes concentrations (50 et 100 µg/mL) ramenant les ROS au niveau du témoin non traité (effet cytoprotecteur sur MRC-5).
  • Récepteurs hormonaux. À 0,5 mg/mL (concentration la plus fiable), liaison forte et sélective à l’ERα-LBD, avec une amplification de fluorescence (1,82) proche de celle du ligand naturel, l’estrone (1,75). Liaison faible au GR-LBD (inférieure à la prednisolone), aucune interaction avec ERβ ni AR — suggérant un profil de sécurité limitant les effets hormonaux hors cible. Premier rapport d’affinité pour les récepteurs stéroïdiens chez A. alpina.
  • Aldo-céto-réductases. Inhibition forte de l’AKR1C3 (59,5 %), comparable à l’ibuprofène (61,97 %), sans effet sur l’isoforme hépatique AKR1C4 (1,96 %) — inhibition sélective jugée souhaitable. Activité observée dès 3 µg/mL. Premier rapport d’inhibition des aldo-céto-réductases par cet extrait.
  • Anti-inflammatoire. Forte inhibition des deux isoformes, d’ampleur similaire : COX-1 = 73,22 % et COX-2 = 75,72 % (à 50 µg/mL), supérieure à l’A. vulgaris dans une étude antérieure à même concentration.

Conclusion

L’extrait méthanolique d’alchémille des Alpes présente de fortes propriétés antioxydantes, anti-inflammatoires, hypoglycémiantes (in vitro) et modulatrices du récepteur des œstrogènes. Il réduit la viabilité cellulaire de façon concentration-dépendante sans sélectivité nette entre cellules tumorales et non tumorales, et exerce un effet cytoprotecteur contre le stress oxydatif sur les fibroblastes MRC-5. L’inhibition forte et sélective de l’AKR1C3 associée à une affinité élevée et sélective pour l’ERα (comparable à l’estrone) suggère un double mécanisme d’action — baisse des taux d’hormones stéroïdiennes et modulation de la signalisation des récepteurs — faisant de A. alpina une source naturelle prometteuse pour la santé reproductive de la femme. Ces résultats fournissent le premier faisceau de preuves intégrées de la richesse phénolique et de la bioactivité multifonctionnelle de l’espèce, appuyant scientifiquement son usage traditionnel. Des études complémentaires (fractionnement bio-guidé, exploration mécanistique, validation in vivo) restent nécessaires ; les résultats doivent être interprétés comme préliminaires et in vitro.